30 janvier 2008

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Photo: Reno

L'audience a été levée. En sortant du palais de justice pour monter dans la voiture, j'ai reconnu un court instant l'odeur et la couleur du soir d'été. Dans l'obscurité de ma prison roulante, j'ai retrouvé un à un, comme du fond de ma fatigue, tous les bruits familiers d'une ville que j'aimais et d'une certaine heure où il m'arrivait de me sentir content. Le cri des vendeurs de journaux dans l'air déjà détendu, les derniers oiseaux dans le square, l'appel des marchands de sandwiches, la plainte des tramways dans les hauts tournants de la ville et cette rumeur de ciel avant que la nuit bascule sur le port, tout cela recomposait pour moi un itinéraire d'aveugle, que je connaissais bien avant d'entrer en prison. Oui, c'était l'heure où, il y avait bien longtemps, je me sentais content. Ce qui m'attendait alors, c'était toujours un sommeil léger et sans rêves. Et pourtant quelque chose était changé puisque, avec l'attente du lendemain, c'est ma cellule que j'ai retrouvée. Comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d'été pouvaient mener aussi bien aux prisons qu'aux sommeils innocents.

Albert Camus
L'étranger

Posté par hurluberlu à 14:18 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Photo: Reno L'audience a été levée. En sortant du

    Chemin familier pour l'étranger

    Très beau passage de L'étranger. J'ai pas encore lu du Camus mais à voir ça, ça doit être très beau. Il y a une phrase qui m'est restée dans ce texte, c'est la dernière:
    Comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d'été pouvaient mener aussi bien aux prisons qu'aux sommeils innocents.
    Je trouve qu'elle a quelque chose de beau en elle. Comme si, le chemin qu'on connaît et qui nous mène dans un endroit pas très chouette, peut également être le chemin qui nous emmène dans le plus beau des endroits.

    Posté par Julia, 30 janvier 2008 à 22:19 | | Répondre
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